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Groupe vision d'affaires au féminin de Deloitte & Touche

Notes pour une allocution de Sheila Fraser, FCA, Vérificatrice générale du Canada, le 29 mai 2002, Regina (Saskatchewan)


Laissez-moi tout d'abord vous remercier d'avoir eu la gentillesse de m'inviter et vous féliciter pour le dynamisme de votre association. Être une femme dans le monde des affaires ou dans le secteur public présente certainement des défis uniques — le premier étant que, quel que soit le lieu où nous nous trouvons, nous sommes souvent en minorité.

Des associations comme la vôtre sont particulièrement utiles, car elles donnent aux femmes la possibilité de partager des expériences professionnelles et de s'appuyer les unes les autres.

Aujourd'hui, j'aimerais vous dire quelques mots au sujet de mon travail et vous décrire comment je suis devenue la première femme vérificatrice générale du Canada.

En résumé, le rôle du Bureau du vérificateur général consiste à vérifier les activités gouvernementales et à fournir au Parlement de l'information pour l'aider à tenir le gouvernement responsable de l'intendance des fonds publics.

Avec un personnel de plus de 500 personnes et un budget de fonctionnement annuel d'environ 63 millions de dollars, le Bureau vérifie la plupart des secteurs du gouvernement du Canada. Les entités vérifiées comprennent 70 ministères et organismes du gouvernement fédéral, environ 40 sociétés d'État, quelque 10 établissements ministériels et environ 60 autres entités, qui font l'objet de vérifications spéciales. De plus, nous vérifions les gouvernements du Nunavut, du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest et quelque 15 organismes territoriaux.

En 1995, le poste de commissaire à l'environnement et au développement durable a été créé au sein du Bureau du vérificateur général. La commissaire, Madame Johanne Gélinas, et son personnel évaluent la mesure dans laquelle le gouvernement fédéral respecte les lois environnementales et atteint les objectifs qu'il s'est fixés en matière de développement durable.

Pour garantir l'indépendance du Bureau par rapport au gouvernement, le vérificateur général est nommé pour un mandat de dix ans et est libre de recruter son personnel et de fixer les conditions d'emploi de celui-ci.

J'ai aussi le droit de demander au gouvernement toute information dont j'ai besoin pour pouvoir m'acquitter des responsabilités que me confère la Loi sur le vérificateur général. De plus, je soumets mes rapports directement à la Chambre des communes, par l'entremise du Président de la Chambre.

Le Bureau est également appelé, de temps à autre, à faire des enquêtes sur des secteurs précis des activités gouvernementales, comme cela a été le cas il y a quelques semaines. Je veux parler des trois contrats attribués à une agence de relations publiques par Travaux publics et Services gouvernementaux Canada.

Mon enquête a révélé que la loi s'appliquant aux opérations financières du gouvernement ainsi que les politiques et les règlements du gouvernement avaient été largement contournés.

Même si cela arrive rarement, la vérificatrice générale peut saisir la section des délits commerciaux de la GRC d'un dossier, lorsque nous jugeons qu'il y a lieu de le faire, ce que nous avons fait dans le cas des contrats accordés à Groupaction. Nous effectuerons aussi, à l'échelle gouvernementale, une vérification de l'optimisation des ressources des programmes de publicité et de commandites.

Comme vous pouvez le constater, la vérificatrice générale a un mandat très vaste — et qui devient encore plus complexe au fur et à mesure que le gouvernement change ses structures et ses pratiques pour assurer les programmes et les services aux Canadiens de façon plus rapide et plus efficiente.

Le rôle de la vérificatrice générale est aussi un aspect important de notre régime de gouvernement démocratique. Le Parlement, le gouvernement et la fonction publique sont les gardiens des fonds publics qui leur sont confiés pour assurer les programmes et les services aux Canadiens.

Dans une large part, la confiance qu'ont les gens à l'égard des institutions démocratiques vient de leur conviction que les fonds publics sont dépensés de façon judicieuse et efficace.

Il faut — et on doit pouvoir le constater — que les fonds dépensés soient optimisés, que les autorisations soient respectées et que l'environnement soit bien géré.

La confiance dans notre gouvernement national dépend donc énormément des comptes qu'il rend, de façon claire et en temps voulu, au sujet de son rendement.

Les rapports que je soumets à la Chambre des communes, voilà le principal outil dont je dispose pour rendre compte des résultats du gouvernement. La Loi sur le vérificateur général a été modifiée en 1994 pour nous permettre de produire jusqu'à quatre rapports par année, dont le rapport de la commissaire à l'environnement et au développement durable.

Le 16 avril, dans mon deuxième rapport à la Chambre des communes depuis ma nomination en mai 2001, j'ai soulevé un certain nombre de questions importantes que le gouvernement fédéral doit affronter, depuis les défis que doit relever le système de justice pénale jusqu'au recrutement et au maintien en poste du personnel militaire.

J'ai également souligné — une fois de plus — le problème de l'érosion du contrôle parlementaire sur des milliards de dollars de fonds publics. Dans le passé, les programmes et les services gouvernementaux étaient assurés aux Canadiens par des ministères, des organismes et des sociétés d'État qui rendaient compte directement aux ministres et qui étaient soumis à des responsabilités ministérielles. La majeure partie des programmes et des services fédéraux sont encore assurés de la sorte.

Cependant, au cours de la dernière décennie, un éventail de nouvelles structures et de nouveaux mécanismes de prestation des services ont été adoptés, comme les organismes de services spéciaux — par exemple, le Bureau des passeports — et les agences de services gouvernementaux — telles que l'Agence canadienne d'inspection des aliments, l'Agence Parcs Canada et l'Agence des douanes et du revenu du Canada.

D'autres structures diffèrent encore davantage des méthodes traditionnelles, les services n'étant plus assurés exclusivement par des fonctionnaires, mais assurés de concert avec des partenaires, ou même délégués entièrement à des entités indépendantes.

Je ne m'oppose pas à de nouvelles approches comme celles-ci. Au contraire, le gouvernement, s'il ne faisait quelques expériences, s'empêcherait d'innover et d'arriver à des façons meilleures et plus rentables d'assurer les programmes.

Cependant, il faut prendre conscience que ces nouveaux modes de prestation des programmes et des services — où le gouvernement devient un partenaire plutôt qu'un fournisseur — peuvent poser de nouveaux risques et mettre en question les principes essentiels du contrôle parlementaire et de la reddition de comptes.

En tant que vérificatrice générale, j'appuie des façons meilleures et plus efficientes d'assurer les programmes gouvernementaux — aussi longtemps que l'on s'attache à respecter les exigences fondamentales de la reddition de comptes.

Je suis très fière des travaux réalisés par mon bureau. Depuis près de 125 ans, le Bureau du vérificateur général a bien servi les Canadiens. Je pense que cela est tout à fait manifeste quand nous comparons le régime de vérification du secteur public avec celui du secteur privé.

Par exemple, il y a quelques semaines, on m'a demandé de comparer ce qui s'est produit dans le cas de la faillite colossale d'Enron, aux États-Unis, avec les opérations financières du gouvernement fédéral.

Bien sûr, il existe tout un monde de différence entre une société américaine cotée à la bourse aux États-Unis et le gouvernement du Canada. Le gouvernement a beaucoup plus de comptes à rendre et est beaucoup plus transparent qu'une société du secteur privé. Voici quelles sont les différences fondamentales.

Premièrement, dans le secteur privé, les vérificateurs formulent une opinion type, à savoir si les règles comptables ont été respectées, mais ils n'ont pas la possibilité de porter d'autres questions à l'attention des actionnaires.

Au contraire, la vérificatrice générale peut soulever des questions au sujet de la pertinence des règles. C'est ce que nous avons fait en mars, lorsque nous avons attiré l'attention sur l'utilisation que fait le gouvernement des fondations, et sur l'excédent du compte d'assurance-emploi dans nos observations sur les comptes publics du Canada de 2001.

Nous avons aussi l'occasion d'attirer directement l'attention des parlementaires en soulevant des questions lors des audiences des comités parlementaires.

Deuxièmement, dans le cas d'Enron, des problèmes graves se sont posés dans la chaîne de reddition de comptes, quant au rôle du conseil d'administration, du comité de vérification et de ses vérificateurs.

En tant que vérificatrice du gouvernement fédéral, je suis beaucoup plus indépendante du gouvernement que ne l'étaient les comptables d'Enron, comme je l'ai mentionné.

De plus, nous ne facturons pas nos services; nous recevons des crédits pour effectuer notre travail. Nous rencontrons les parlementaires — de tous les partis politiques — et répondons à leurs questions. Notre travail est beaucoup plus transparent aux yeux du public; nos rapports sont immédiatement mis à la disposition des médias et des Canadiens. En outre, nous planifions nos futurs travaux de vérification en nous fondant sur une évaluation des fonctions les plus importantes de l'entité.

Le système est-il parfait? Bien sûr que non. Mais le simple fait que les Canadiens critiquent souvent la manière dont le gouvernement gère les finances publiques — particulièrement dans les jours suivant le dépôt de nos rapports — est salutaire.

Mais vous voulez probablement en savoir davantage sur mon cheminement jusqu'au Bureau du vérificateur général...

Bien que le cousin de mon grand-père, John Fraser, fût le troisième vérificateur général du Canada, de 1905 à 1919, je n'avais certainement jamais imaginé que ce poste reviendrait en quelque sorte dans la famille.

En fait, quand je me suis inscrite à l'Université McGill, en 1967, j'avais choisi d'étudier en sciences. Puis quand je me suis réorientée en administration des affaires en 1969, c'était davantage par goût que pour suivre un plan de carrière. En rétrospective, je me souviens que seulement 5 des 35 étudiants en comptabilité étaient des femmes.

Mais cela ne me dérangeait pas du tout... Je me rappelle que mes parents nous disaient tous les deux à moi et à mes quatre soeurs cadettes qu'une femme pouvait réaliser tout ce qu'elle voulait.

Ma mère allait encore plus loin, soutenant qu'une femme ne devrait jamais être dépendante financièrement d'un homme. « L'éducation est la clé de la réussite », nous disait-elle. Cela explique certainement le fait que parmi les filles de la famille Fraser, deux sont comptables, une est avocate et les deux autres sont médecins.

Cela n'était certainement pas la norme à Dundee, la petite ville où je suis née, près de Valleyfield, au Québec — pas très loin de la frontière américaine, où notre famille exploitait une ferme depuis 1820. Ma mère, pour sa part, était originaire de la Saskatchewan.

Après mes études à McGill, je suis entrée au bureau de Clarkson Gordon à Montréal — qui est maintenant Ernst and Young — où j'étais l'une des 5 femmes parmi 150 comptables. En 1977, j'ai été mutée au bureau de Québec de l'entreprise, où j'ai dû entre autres apprendre à parler français.

J'imagine que je m'en suis assez bien tirée, puisque j'ai rapidement épousé un collègue francophone et suis finalement demeurée à Québec 22 ans plutôt que 2 comme je l'avais prévu.

En 1981, j'étais la deuxième femme à devenir associée de la firme. La même année, j'ai donné naissance à mon premier enfant — une autre première pour une associée de firme comptable, non seulement au Canada, mais aussi aux États-Unis et au Royaume-Uni. La chose était tellement nouvelle que les politiques de la firme ne prévoyaient pas de congé de maternité pour une associée. C'est acquis maintenant.

Ai-je fait parfois l'objet de discrimination? Oui. Je me rappelle quelques cas où des clients avaient beaucoup de difficulté à croire qu'une femme vérificatrice puisse comprendre les complexités de l'administration des affaires. De nombreux hommes d'affaires avaient tendance à considérer les femmes en comptabilité comme étant « les femmes de X » ou les « secrétaires de Y ».

Mais gardant à l'esprit les conseils de ma mère, je ne me suis pas laissée décourager pour autant. Je me suis efforcée de garder ma confiance, de tenir le cap et de choisir mes batailles avec soin.

Je pense qu'il est aussi important de se rappeler que personne n'est absolument sans préjudice ou idée préconçue. Par exemple, il était assez courant alors — et c'est encore sûrement le cas — que les gens d'affaires considèrent le gouvernement et le secteur public avec méfiance.

Au fil du temps, en travaillant avec les fonctionnaires du gouvernement du Québec, j'ai acquis une meilleure compréhension et beaucoup de respect pour le secteur public.

Quand l'un de mes anciens collègues de Québec, Denis Desautels, qui était devenu alors vérificateur général, m'a invitée à venir travailler avec lui à Ottawa, j'ai accepté sur-le-champ, même si cela entraînait pas mal de complications dans ma vie familiale. En mai 2001, lorsque Denis Desautels a pris sa retraite, j'ai soumis ma candidature pour le poste de vérificatrice générale et je l'ai obtenu.

Je suis convaincue que mon expérience personnelle dans le monde du travail a beaucoup de choses en commun avec celle de bon nombre d'entre vous dans vos carrières. Et je ne parle pas d'une époque reculée. Après tout, les années 70 et 80 étaient sensées être marquées par les progrès et les changements sociaux.

Mais aujourd'hui — et pour quelque temps encore, je le suppose — les femmes font et feront toujours face à des obstacles inconnus de leurs collègues et homologues masculins. Mais je suis absolument convaincue qu'en maintenant le cap sur nos objectifs et en ne nous décourageant pas, nous pouvons bel et bien réaliser tout ce que nous voulons.

Nous sommes, en un sens, condamnées à faire oeuvre de pionnières. Ou, comme l'a déjà dit Charlotte Whitton, ancienne mairesse d'Ottawa : « Les femmes doivent travailler deux fois plus fort que les hommes pour obtenir la moitié de la reconnaissance; heureusement, ce n'est pas très difficile... »

Je serais très heureuse de répondre à vos questions.